60 ans Konpa/Meilleurs souvenirs
« Mes meilleurs souvenirs du compas datent des années 88, 89, 90. L’album « Mission » de Missile 727 venait à peine de sortir. Lors de ses prestations au Corsaire Night-Club, mes frères, mes amis et moi qui habitions La Scierie, grimpions les murs pour voir jouer cette formation musicale et son chanteur Larose qui était comme un dieu pour ses fans. À cette époque, les canaux de diffusion de Radio Super Gémini, Radio Continentale et Radio Saint-Marc étaient utilisés pour la promotion musicale. Je me souviens aussi des prestations de Sweet Micky à Saint-Marc. C’était tellement intéressant que le groupe pouvait jouer au Corsaire ce soir et assurer une kermesse le lendemain chez Pè Yoyo. J’ai encore en mémoire les prestations de Tabou Combo à Saint-Marc ; le groupe venait à peine de sortir son album « Zap Zap » et donnait une fièvre jaune aux fans qui raffolaient de sa musique. Même la pluie ne pouvait arrêter les fans qui s’amusaient comme des gamins au Parc Levelt. Comment ne pas me rappeler de l’album « Lè w pa la ? » de Fasad mené par le chanteur saint-marcois Edner Nido Noël, la fierté de la ville. C’était énorme ! Un jeune méprisé dans la province chez lui qui est devenu une star à Port-au-Prince.
Le compas en 3 chansons
C’est un exercice difficile pour celui qui ne doit choisir que trois chansons quand on sait qu’il y a d’innombrables chefs-d’œuvre à caractère social, ou du compas-love. Une chanson telle « Mission » de Missile 727, « Lakou lakay » de Tropicana, « Adelina » de GM Connection, « Tanya » de Les frères Déjean de Pétion-ville, « Marina » ; une musique telle « Cookie » de Nu-Look, « S.O.S » de K-Dans, je ne me lasse jamais de les écouter. Des années après elles gardent encore leur emprise sur moi. Des orchestres du calibre de Les frères Dejean et Tropicana n’ont jamais produit un album, une musique qui n’a pas d’effet.
Intégration
J’écoutais la musique depuis fort longtemps. Mais je me suis attaché au compas à partir des années que je vous ai citées tout à l’heure. C’était l’ère du compas à Saint-Marc. Les radios de la ville diffusaient constamment le compas. Il y avait d’excellentes émissions et de bons animateurs. À côté des virtuoses du rythme de Saint-Marc il y avait des groupes du nom de Zenith, Galate, Pikliz Band… ils m’ont tous mis dans le bain. En plus, à La Scierie où j’habitais, on venait d’avoir notre propre station de radio.
Avenir/ Souhaits
Contrairement à ceux qui s’inquiètent, je ne crois pas que le compas soit vraiment en danger, tout en reconnaissant qu’il y a beaucoup à faire en termes de structures, de discipline. La musique haïtienne, le compas en particulier, passera vice versa du moment de gloire au moment de déboires, mais elle existera toujours, juste parce qu’il y aura toujours des musiciens. Et je reste convaincu que les nouveaux musiciens ont la capacité de faire de belles chansons. Vu que les temps ont changé, il faudra plus d’efforts en termes de promotion. Par ailleurs, beaucoup de belles chansons ne sont pas diffusées par les médias pour une raison ou une autre. Les médias doivent s’impliquer, et les musiciens doivent prendre leur temps de bien voir leur production musicale avec de bons arrangements. Il n’y a pas seulement le côté business, la musique est immortelle, il faut donc s’assurer de produire des œuvres de bonne qualité. Les rendre disponibles sur le net, les vendre sur iTunes, Cd Baby, utiliser Youtube, comme on le fait à l’étranger. Oui, on utilise Facebook, Twitter, Instagram comme plus d’un, mais quels sont les résultats ?
A ceux qui disent à nos musiciens que leur musique ne va pas plus loin que la frontière, qu’à l’étranger on ne parle pas d’eux, que leur musique ne vaut que dalle, laissez-moi vous dire que si vous ne consommez pas la musique venue de la Chine, du Japon, de l’Arabie, etc., ce n’est pas que leur musique ne soit pas bonne, que les groupes et artistes soient médiocres ! Faut continuer à faire la musique pour les mélomanes haïtiens dans toutes les tendances, la musique fera elle-même son cheminement, avec une bonne promotion bien sûr. Je ne dis pas qu’il ne faut pas moderniser ou essayer des choses ; d’ailleurs notre créativité est en baisse, nous n’avons rien proposé. Il m’arrive de me demander si Nemours Jean-Baptiste n’avait pas créé le compas, est-ce qu’on aurait un rythme propre à nous ? Nous sommes si paresseux, ne prenons aucun risque ! Je ne me rappelle pas la dernière fois que j’ai entendu qu’un Haïtien a créé quelque chose ! Évidemment, le mode de fonctionnement du pays en est pour beaucoup, mais si on vit, il faut réfléchir, penser, créer, inventer, faut aider, être utile à l’humanité. On ne peut rester à attendre que les autres créent, inventent, fassent des recherches pour les utiliser, les consommer.
Donc je crois que s’il y a de la discipline, de la stabilité dans le compas, et que les musiciens font de la musique avec leur cœur et de l’amour, on aura de belles chansons, des albums à apprécier. Ce n’est pas parce que les anciens s’en vont qu’on doit dire qu’on n’aura plus de belles œuvres musicales. Les temps changent, la vie devient difficile, il y a plus d’exigences, on ne peut pas dire aux artistes de ne pas tenir compte de l’argent. Ils doivent prendre soin d’eux-mêmes et de leur famille.
À l’occasion des 60 ans du compas, je souhaite que le compas continue sa route, qu’il ait une prise de conscience, des sacrifices et efforts à faire. Il nous faut des tables rondes, identifier les problèmes et trouver des solutions.