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Le compas ne se jouera jamais en solo

By Pierre Phaill Goudou

Un groupe musical (un Djazz) est avant tout une entreprise. Et, en tant qu’entité commerciale, il crée des emplois directs et indirects grâce à ses activités.

Le Djazz subit, au même titre que les autres entreprises, les lois et principes de l’industrie.

Les dirigeants ont besoin de ressources humaines, matérielles et financières pour assurer son bon fonctionnement.

Il lui faut surtout une stratégie qui comprend la qualité du produit, un prix abordable, une campagne de promotion et de distribution et un placement capable de favoriser l’accès au produit.

À l’instar des autres organisations, les groupes musicaux puisent leurs ressources humaines de trois façons principales : un groupe de musiciens, partageant la même passion pour la musique, s’associent et montent leur formation. C’est le cas du Tabou Combo.

Un ou des entrepreneurs, voulant s’enrichir, investissent dans la création d’un groupe musical et recrutent des musiciens. C’est le cas de Djakout Mizik. Le succès d’un chanteur ou d’un instrumentiste peut porter aussi à réunir autour de lui des musiciens et à créer son groupe, le cas de Antoine Rossini Jean Baptiste (Ti Manno) ou une culture familiale, comme T-Vice.

Grand dérangement

Quel que soit le niveau de talent des musiciens ou l’origine du groupe musical, il ne peut pas échapper à ces dynamiques. Mais, il convient de reconnaître que le domaine de la musique et les autres métiers qui y sont liés ont leurs particularités.

Toutes les entreprises subissent des changements et innovations qui affectent les marchés.

Le flux d’Haïtiens qui ont quitté le pays et continuent de le laisser a un impact sur tous les secteurs de la vie nationale. Il y a des entreprises qui perdent leurs employés clés desquels dépendait 80% de leur chiffre d’affaires. Alors que d’autres font face à un nombre si important d’abandons de poste qu’elles ne peuvent plus continuer leurs opérations et perdent leur clientèle.

Éléments clés des industries culturelles et créatives, nos groupes musicaux ne sont pas exempts de cette réalité. Cet exode a délocalisé le marché musical haïtien vers les grandes villes de la diaspora (New York, Miami, Boston, Montréal et Paris).

Faisant face à de nouveaux défis à l’étranger, nos artistes et musiciens peinent à lancer ou relancer leur carrière et s’orientent vers d’autres domaines ou activités professionnelles pour répondre à leurs besoins, certains contre leur volonté.

Face à cette crise multidimensionnelle en Haïti, ce fourvoiement doit être analysé, compris et placé dans le contexte global tourné vers la recherche de solution intégrale et cohérente.

Les différentes émotions

Pan incontournable de notre culture nationale, le compas joue un rôle d’ambassadeur d’Haïti à l’échelle internationale dès son début.

Le compas étant créé pour danser, plusieurs instruments interviennent dans la composition de son rythme. À ce titre, cette musique favorise la mise en commun et entraîne la collaboration entre plusieurs instrumentistes et chanteurs lors de son exécution. Le compas ne se joue pas en One Man Show, même s’il laisse assez de place pour les artistes solos.

Dans l’ADN des Haïtiens depuis plusieurs décennies, cette musique a connu beaucoup de changements et d’évolutions au cours de son histoire. Cependant, le compas a su garder son identité, sa mission et ne doit pas aller à contre-courant de son histoire. Nemours Jean Baptiste a créé le compas en voulant donner à toute une couche sociale une musique qui est sienne.

Rythme dansant, le compas exprime la joie, l’amusement en suscitant la gaieté, il stimule l’énergie et la motivation en offrant le plaisir. À preuve, des titres comme : Plezi gaye ou Jwi la vi, prennent tout leur sens.

Rythme de tous les sentiments, il favorise le calme et la relaxation aussi bien que la peur et la tristesse (David de DP). Enfin, il s’agit d’un rythme capable de charrier les émotions, allant de l’apaisement à l’excitation. Il s’agit d’une musique vivante et vibrante qui mobilise les tympans en stimulant le système auditif des mélomanes.

** Nos groupes ou écoles de transmission du compas direct**

Ensemble, Groupe, Djazz ou formation musicale, ces entreprises constituent le chien de garde du compas. Le compas ne se base pas sur des règles, structures ou notations strictes comme la musique savante. Il ne s’agit pas d’une musique codifiée ou solfiée avec des partitions, théories ou genres définissant sa composition et son interprétation. Cependant, à l’instar des autres rythmes, il faut être un musicien-compas pour le jouer.

Dans son texte paru dans les colonnes de Le nouvelliste en août 2015 et intitulé « La face cachée du Compas direct », l’un des créateurs, et maestro du premier mini jazz haïtien, Les Shleu Shleu, Serge Rosenthal a écrit :

« Le solo-mélodie est constitué d’une succession de deux ou trois courtes phrases musicales reprises à deux ou trois reprises. Le fait d’être une virtuose ou un grand instrumentiste sachant lire et écrire les partitions musicales ne donne absolument pas l’accès à une telle créativité. Tout se passe à l’intérieur du musicien qui doit puiser en lui seul son inspiration afin d’en transmettre la flamme à son public ».

Le guitariste, musicien et compositeur, parlait des particularités du Compas direct dans son interprétation et ses exécutions. La première et principale école du compas, ce sont les groupes musicaux (les djazz). Décourager la création de groupes musicaux, c’est rebuter, sans le vouloir peut-être, la construction des écoles du compas.

Un jeu d’ensemble unique

Dans une conversation avec In Texto, le guitariste, chanteur et compositeur Claude Marcelin explique que pour se former dans le domaine du compas direct on doit choisir un modèle à étudier, le copier en ajoutant sa touche identitaire. Aucune école de musique ne pourrait lui prodiguer les connaissances et expériences acquises au sein des Difficiles de PV, le DP Express, Zéklé jusqu’à Djakout Mizik. Pour lui, le compas est une identité culturelle portée par un esprit qui habite les Haïtiens et ancrée dans les traditions du pays. Il devient ainsi l’âme musicale d’Haïti.

Du guitariste de l’ensemble Nemours Jean-Baptiste, Raymond Gaspard au guitariste des Shleu Shleu, Serge Rosenthal en passant par Andre « Dadou » Pasquet jusqu’aux guitaristes les plus chevronnés de notre époque, tous doivent une bonne partie de leur compétence aux groupes musicaux qu’ils ont fréquentés, estime Claude Marcelin.

Le guitariste dit se souvenir de son expérience avec ce virtuose de la musique, Tony Jean Baptiste au sein de Djakout Mizik dont le talent et les connaissances comme arrangeur sont incomparables. Mais, les secrets du compas direct n’étaient pas ses points forts à l’époque.

Le compas direct, tel qu’on le connaît aujourd’hui, est très différent des compositions des années 50 et 60. Le rythme a subi des changements et a connu des mutations et des évolutions « Chak jenerasyon pote w inovasyon, si pate gen chanjman mizik antiyièz la tap tré monotone », les paroles de la chanson « Siro » de Tabou Combo.

L’explosion des Mini-Jazz au milieu des années 60 n’a pas duré plus de 10 ans quand des groupes antillais comme Les Aiglons et Exile One ont envahi le marché musical haïtien avec des titres comme Cuisse la et Rosita. Le succès de ces chansons en Haïti a poussé la rivière à revenir à son lit. Et le succès des albums _Guêpe pangnole _du Skah Shah (1974), Tribulations du Bossa Combo et Haïti de Djet-X (1975), Bouki ak Malice des Frères Desjean (1976) suivis de Map mande courage du Scorpio et Voye monte de Tabou Combo (1979) et David du DP Express (1980) en est la preuve que le compas a pu retrouver ses lettres de noblesse.

Introduite dans le compas direct par le Top Vice en 1986, la boite à rythmes (Drum Machine) a permis de réduire le nombre des musiciens sur scène. Cette technologie a facilité la création et a contribué au succès de toute une tendance connue encore sous le vocable de Nouvelle génération. Fin des années 90 le succès du groupe DZine, de l’album Easy Compas de Zenglen, la création de Nu-Look et la montée de Djakout Mizik ont poussé les boîtes à rythmes à revenir à la base du compas direct.

Des groupes comme Sweet Micky et T-Vice ont été contraints d’introduire la batterie, le gong et le tambour dans leur formation. À l’heure de l’Intelligence Artificielle (IA), composer une chanson devient plus facile que jamais. Comment encourager les œuvres humaines, quel avenir pour nos musiciens, compositeurs et arrangeurs et que faire pour protéger les droits d’auteur de leurs œuvres? sont des questions préoccupantes.

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